Francis Bacon : toute la violence du monde !


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Tableau de F Bacon - couple d'hommes

«A partir de son œuvre, l’homme contemporain se trouve brusquement capable de connaître ce mélange de violence, d’angoisse, de peur du sacré, de désir, de désespoir, de déchéance, de recherche de l’amour, d’abjection animale présent en lui, cette manière devenant nécessairement constitutive de la beauté.» Luigi Ficacci, Taschen 2005.

Devant la liste des horreurs et tragédies tissées par les informations quotidiennes, on ne peut pas dire que l’humanité sorte de l’ornière des violences et de la peur ! Guerres, attentats, crises, cortèges de pauvreté, fossé entre pays riches et pauvres, abysse entre poignée de nantis et majorité misérable, et régions dévastées par les caprices d’une Nature qui se venge également de toutes les entreprises basées sur le profit et l’inconscience, sont les notes infernales que joue le piano mécanique des infos!


F Bacon

Comme nous sommes rentrés dans l’ère de l’image et que les mots, de plus en plus incompris, roulent comme grains de sable, la façon la plus frappante de s’imaginer notre époque reste sans doute la photographie et la peinture ; et dans le domaine de la peinture, l’œuvre de Francis Bacon me semble la mieux illustrer ces temps modernes de la violence crue et insoutenable et de la monstruosité que chacun porte en soi et que nous a fait découvrir la psychanalyse.

Francis Bacon (1909-1992) est un peintre d’origine anglaise qu’on reconnaît au premier coup d’œil. En effet, ils ne sont pas si nombreux que cela les peintres reconnaissables au premier regard. Parmi les plus connus, citons : Michaël-Ange, Léonard de Vinci, Greco, Vélasquez, Goya, Monet, Van Gogh, Picasso, Dali, Chagall, Buffet etc. C’est que leur univers se distingue de tout ce qui a pu être peint jusqu’alors. Cela n’enlève rien à la créativité, au génie, à la fascination que les autres peintres peuvent exercer sur nous, c’est simplement des formes, des couleurs, une «touche», un ordonnancement propre et facile à repérer par un public non spécialisé dans l’espace du tableau qui s’ouvre à nous.
Babouin de F Bacon

Francis Bacon est de ceux-là, son monde est celui d’une déchirure humaine dans un espace abstrait, hors du temps. Il y a d’un côté des formes géométriques remplies de couleurs sombres ou très vives et de l’autre côté des formes arrondies, étranges, rappelant la silhouette d’homme ou d’animaux, mais des formes qui se déforment et s’interpénètrent.

F Bacon
Ces tableaux m’ont toujours fait penser à un cri lancé dans un monde indifférent et froid. Francis Bacon peint la souffrance, la violence, la terrible vanité d’être dans un univers qui ne semble pas avoir beaucoup de sens : nous sommes proies et bourreaux, carcasse déchirée et babouin hurlant, morceaux de jambon et dérisoire caricature du pouvoir et du spirituel ! Les leitmotivs rythment ses créations, comme les portraits revisités d’Innocent X qui devient l’allégorie même de l’horreur et d’un pouvoir terrifiant et démentiel.


F Bacon

La toile devient hurlement, ombre, barres noires comme des lacérations, chaos ! La folie mêlée de violence devient intolérable. On pense au double rappel renvoyant à Rembrandt et à Vélasquez, avec un personnage-sandwich entre deux demi-carcasses de bœuf ! Cette image de viande déchirée parcourt toute l’œuvre de Bacon, c'est son fil d'Ariane qui se présente sous différentes formes comme un rappel de sang d’une inéluctable faute et tragédie originelle. Et chaque fois une forme de tournis nous envahit lorsqu’on aperçoit le vide ou le gouffre du regard et de la bouche de ces personnages, de quoi s’assurer de grandioses cauchemars… C’est un constat implacable de souffrance et, faut-il le souligner, de démence de ce monde dont Bacon a été le génial témoin à travers son œuvre!

F Bacon
Comme Picasso, il fait référence à Vélasquez et revisite certains tableaux dont il donne une interprétation d’une intensité dramatique et d’une violence à fleur de toile. De même, ce sentiment d’aliénation rappelle certaines œuvres dont le Saturne de Goya et le cri d’Edward Munch.

En littérature on parle d’intertextualité pour signaler les renvois, rappels et réutilisation d’un auteur par rapport à un autre, en peinture le terme consacré semble celui peu employé d’intericonicité. Le terreau créatif est souvent clairement le résultat d’une réaction alchimique et épidermique face à une œuvre antérieure ou contemporaine. Ainsi, la palette des attitudes à ce niveau apparaît riche et complexe : fascination, variation, contre-pied, dénonciation, répulsion, y compris caricature.
Rembrant - le boeuf écorché

Avec ses « modèles », Bacon joue à un jeu de miroir déformant, miroir diabolique également qui révèle turpitude, cruauté, côté carnassier et la tragique et dérisoire vulnérabilité du monstre humain qui dort en nous : un miroir allégorique de l’Homme à la façon "Dorian Gray".

Bacon - crucifixion
Quelle lucidité implacable dans le regard de ce peintre ! Faut-il rappeler que Francis Bacon a eu une enfance difficile, dans des temps difficiles, et qu’il a souffert de la violence de son père. De plus, pour vivre son homosexualité il a coupé les ponts avec sa famille. Voyageant en nomade de Berlin, à Paris, et à Londres il a découvert tout à la fois les ruines de son époque et les grands courants qui l’agitaient, dont le surréalisme. C’est bien un peintre unique et inclassable.

Courbet - le sommeil
Francis Bacon, qui était homosexuel, a également peint son ami du moment, comme tant d'autres peintres avant lui, dont le célèbre Caravage ; faut-il néanmoins préciser que les situations dépeintes à l’époque classique donnaient le change aux spectateurs. Mais Bacon, et c'est plus innovant, a mis en scène des couples d'hommes dormant ensemble, enlacés, ou en train de faire l'amour («Deux figures» en 1953, "Deux personnages couché sur un lit avec témoin" en 1968 et les tableaux consacrés à son ami George Dyer, rencontré en 1963 et qui s’est suicidé en 1971 -étude, portraits, triptyque). Certes le peintre Gustave Courbet avait déjà réuni deux personnages féminins dans le même lit, dans un tableau peint en 1866, ce qui avait été jugé scandaleux ; cependant Bacon va plus loin et transgresse un tabou majeur de notre société dans l’affichage cru de l’homosexualité masculine. La vision reste cependant sombre et distante, comme la maîtrise d'un chirurgien qui dissèque un corps ; rien ne distingue ces tableaux de ses autres œuvres. Je n'y retrouve aucune trace de sensualité ou de sentiment, mais l'expression d'une sexualité brutale.

F Bacon

A ce propos, me revient en mémoire le couplet d’une chanson de Serge Gainsbourg, autre créateur sulfureux, qui a rendu un bel hommage à Francis Bacon et à ses amours :

Munch - Le cri
« D’un tableau de Francis Bacon, je suis sorti, Faire l’amour avec un autre homme qui m’a dit, Kiss me hardy, kiss me my love… »

Bien sûr, dans ce maelström de couleurs qui s’enracine aux corps et aux visages de ses personnages, les corps ne ressemblent plus à des corps ni les visages à des images connues de la réalité, en même temps ils livrent directement l’âme ou l’inconscient des hommes et des femmes dépeints. On a le sentiment que l'humain a du mal à émerger de cette chair torturée. Dans cette solitude existentielle, le côté animal affleure et finit par l'emporter !


Goya - Saturne dévorant ses enfants

Aux formes obsessionnelles et violentes qui singularisent la peinture de Francis Bacon, autant dans le traitement des formes que des couleurs, répond l’impression de malaise qui envahit le spectateur qui ne peut rester indifférent devant ces tableaux. Le peintre-poète, qui arrache en quelque sorte le rideau conventionnel de la toile pour nous faire découvrir une cruelle vérité, se révèle, tel un Lautréamont des pinceaux, d’une férocité cinglante. Dans le panthéon des grands peintres Francis Bacon porte la couronne des fleurs de sang de notre époque.

« Je crois que l’homme aujourd’hui réalise qu’il est un accident, que son existence est futile et qu’il a à jouer un jeu insensé. » Francis Bacon

F Bacon
Livre cité dans ce billet

 

Notes :

film :

«Love is the Devil» de John Maybury, sorti en 1998, qui est consacré à la relation qu’il entretenait avec George Dyer. Trailer : vidéo sur Youtube

Chanson de S Gainsbourg : chanson sur Youtube

A lire :

«Bacon » aux éditions Taschen par L. Ficacci


Site à visiter : site sur Francis Bacon

Article Wikipedia sur Francis Bacon : lire l'article






6 commentaires:

  1. Bonjour et merci Jean-Louis !
    Comme à ton habitude, ton regard perçant et juste observe les réalités visibles et invisibles du monde, les fantasmagories et les chimères face à la crudité du réel, tout cela avec une plume magnifique, sensible, frémissante...
    Merci aussi de nous faire découvrir ou redécouvrir des génies oubliés, trop souvent mis à l'écart, et de les présenter en perspective avec d'autres êtres humains sensibles, différents et visionnaires.

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    1. Cher Monsieur Bonjour ,
      Pour qq jours à Tokyo j en profite pr manger les expositions d artistes des alentours, je suis tombée sur Francis Becon.....ce n était pas franchement le jour, j' aurais préféré comme je m y attendais à voir des artistes du groupe Gutai.....mais cela m a pleinement réussie........et dynamisée !
      C est paraitre étrange....mais la est une autre anecdote !
      Quant à votre analyse , je la trouve parfaite.
      La peinture de Bacon m a fait encore penser à un autre peintre vue à Beaubourg...lequel ? cela date !
      Mais le cri de Munch c indéniable.....
      Merci Monsieur JLouis Garrac
      Dorénavant une adepte du Blog.

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  2. bonjour jean -louis
    tres facsinante

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  3. trés bon article sur ce fantastique peintre ! Je suis moi meme inspirée par Francis Bacon et les artistes du meme mouvement... C'est subtil, brutal et pourtant si proche de la réalité.

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  4. J’ai été longtemps fascinée par la peinture de Francis Bacon. Sans doute parce ce qu’à une certaine période de ma vie j’étais fascinée par la mort. Et cette douleur qu’expriment ses tableaux avec ses corps révulsés et ses visages torturés, c’est bien de la mort qu’il parle dans ce journal intime. Du moins c’est ce qui laisse à croire …
    Chacun a sa propre lecture sur l’œuvre de Bacon. La tienne donne incontestablement de nombreuses clés pour ouvrir les différentes portes qui mènent à l’univers de ce peintre qui « crie dans une monde indifférent et froid » en lutte contre «l’horreur d’un pouvoir terrifiant et démentiel ». On entend avec lui le cri, les cris de Munch, les tourments de Van Gogh, les cauchemars de Füssli et sa souffrance dans ce qui semble être sa démence.
    Mais Francis Bacon n’est pas fou, il cherche tout simplement à faire retour en lui, à pénétrer dans les profondeurs de son inconscient, seul en lutte contre lui-même. Il se dit athée, mais il est obsédé par la croix et veut se crucifier symboliquement pour mieux ressusciter. Toutes les crucifixions sont en quelque sorte des auto portraits. Il reste prisonnier de ce monde physique dont il ne peut s’échapper sans cette démarche de thérapie corporelle et de lutte spirituelle. Il peint avec son corps, il mange et digère sa peinture, et celui qui veut comprendre son œuvre se doit aussi de manger à sa table.
    Bien sûr, il peut aussi crucifier les papes qui pour lui sont une injure à la nature humaine. Alors il revisite le pape Innocent X de Vélasquez et l’électrocute devant nous. N’oublions pas qu’il veut par cet acte, s’affranchir d’un père qui l’a fait tant souffrir (on a dit que le pape Innocent X ressemblait beaucoup physiquement à son propre père) et pas seulement du pouvoir religieux.
    En désaccord avec son temps, il réintroduit la peinture de chevalet, la figuration, la perspective, les couleurs acidulées, rose, vert, mauve (pas du tout à la mode). C’est un peintre inclassable, unique, longtemps isolé dans cet espace entièrement dédié aux peintres abstraits très en vogue dans le panorama artistique d’après guerre. Aujourd’hui sa peinture bat des records de vente. Il est un des peintres qui a été le plus suivi, le plus copié.
    Pour ma part je reste convaincue que Bacon, ce peintre hurlant sa douleur, écorché vif, aux portraits dénaturés, est en fait un peintre de la vie : La vie de la chair et du sang mais aussi de la mort symbolique et de la nouvelle naissance, en quête (par un combat acharné et une lutte perpétuelle) d’une vie spirituelle. Ce qui en fait un peintre religieux de la plus profonde authenticité.
    Merci Jean Louis d’avoir revisité ce grand peintre et de nous en avoir donné une analyse aussi juste et sensible comme à ton habitude. La maitrise dont tu fais acte dans ces pages laisse à penser que toi aussi, tu es profondément fasciné par Francis Bacon …

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  5. Un grand merci à vous pour l'immense pertinence de votre analyse. Je suis étudiante en Art et la finesse de vos arguments me permet de nourrir ma réflexion. Merci!

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